{"id":13987,"date":"2024-01-07T22:16:52","date_gmt":"2024-01-07T21:16:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue-rsr.com\/?p=13987"},"modified":"2026-01-07T14:08:58","modified_gmt":"2026-01-07T13:08:58","slug":"editorial-112-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dev.centtreize.com\/rsr\/billet\/editorial-112-1\/","title":{"rendered":"\u00c9ditorial 112\/1"},"content":{"rendered":"<p>Le scandale des agressions sexuelles et des emprises commises en \u00c9glise a vite mis au-devant de la sc\u00e8ne la question de la mis\u00e9ricorde et de la justice. C\u2019est \u00e0 cette question proprement th\u00e9ologique que ce dossier s\u2019attache. Il en va de notre foi en Dieu, et de la v\u00e9rit\u00e9 de notre confession, que d\u2019entrer dans une attitude juste et mis\u00e9ricordieuse envers les victimes, les fid\u00e8les, clercs ou la\u00efcs, et les agresseurs, dont, pour le droit civil, bon nombre de leurs actes rel\u00e8vent de la criminalit\u00e9. Dis-moi quelle est ta justice, et je te dirai quel est ton Dieu. Le comit\u00e9 de r\u00e9daction n\u2019a pas souhait\u00e9 revenir sur l\u2019analyse des causes, les mesures \u00e0 prendre, les r\u00e9formes \u00e0 entreprendre. Cela a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bien fait par d\u2019autres plus qualifi\u00e9s. Les <em>RSR<\/em>, fid\u00e8les \u00e0 leur dimension de recherche, ont choisi d\u2019interroger comment ce couple de justice et de pardon pouvait \u00eatre \u00e9clair\u00e9 th\u00e9ologiquement alors que les abus dans l\u2019\u00c9glise et leur traitement, m\u00eame r\u00e9cent, en obscurcissent la port\u00e9e. Pour autant, \u00e0 viser la dimension th\u00e9ologique, nous ne voulions quitter ni l\u2019\u00e9paisseur du drame et ni sa noirceur. Le pardon, en reconnaissant la profondeur du mal commis, le pr\u00e9cise et par l\u00e0 l\u2019amplifie, selon les mots du philosophe Dan Arbib qui a accept\u00e9 de contribuer \u00e0 ce num\u00e9ro. Lequel d\u2019entre nous n\u2019a pas envie de d\u00e9tourner son regard et de passer son chemin\u00a0? C\u2019est pourtant de patience&nbsp;\u2013 la souffrance qui endure&nbsp;\u2013 dont chacun est invit\u00e9 \u00e0 faire preuve, y compris dans la rigueur de la pens\u00e9e.<\/p>\n<blockquote><p><em>Dans aucun passage du message \u00e9vang\u00e9lique, le pardon, ni m\u00eame la mis\u00e9- <\/em><em>ricorde qui en est la source, ne signifient indulgence envers le mal, envers le scandale, envers le tort caus\u00e9 ou les offenses. En chaque cas, la r\u00e9paration du mal et du scandale, le d\u00e9dommagement du tort caus\u00e9, la satisfaction de l&rsquo;offense sont conditions du pardon<\/em>.<\/p>\n<p>Jean-Paul II, <em>Dives in misericordia<\/em>, Lettre encyclique, 30 novembre 1980,&nbsp;\u00a7 14<\/p>\n<p><em>Il est toujours possible de mimer la sc\u00e8ne du pardon&nbsp;\u00ab&nbsp;imm\u00e9diat&nbsp;\u00bb et quasi automatique pour \u00e9chapper \u00e0 la justice<\/em>.<\/p>\n<p>Jacques Derrida, <em>Le si\u00e8cle et le pardon<\/em>, dans <em>Foi et savoir<\/em>, Seuil, Paris, 2000, p. 117<\/p><\/blockquote>\n<p>Avant de pr\u00e9senter ce dossier, il faut toutefois revenir sur les circonstances qui ont fait \u00e9clater les scandales en France. La mobilisation d\u2019associations de victimes, dont la <em>Parole Lib\u00e9r\u00e9e<\/em>, \u00e0 Lyon, en 2016, fait enfin comprendre ce qui dans l\u2019\u00c9glise permet \u00e0 un agresseur multir\u00e9cidiviste d\u2019\u00eatre prot\u00e9g\u00e9 et de soumettre ainsi un grand nombre d\u2019enfants \u00e0 sa violence. Frappent la d\u00e9termination et le courage qu\u2019il a fallu pour enfin faire bouger les lignes. Quelque cinq ans plus tard, en novembre 2021, c\u2019est une d\u00e9flagration qui \u00e9branle l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise et plus encore l\u2019\u00c9glise catholique lors de la remise du rapport de la CIASE commandit\u00e9 par la Conf\u00e9rence des \u00e9v\u00eaques de France (CEF) et la Conf\u00e9rence des religieuses et religieux (CORREF). Des catholiques, malgr\u00e9 tout, s\u2019offusqu\u00e8rent et se crurent les cibles d\u2019une cabale. Les media, m\u00eame les moins en faveur de l\u2019\u00c9glise, s\u2019en \u00e9taient pourtant tenus d\u00e9cemment \u00e0 l\u2019effroi de tous les Fran\u00e7ais. Le syndrome obsidional n\u2019en \u00e9tait qu\u2019\u00e0 ses premiers sympt\u00f4mes&nbsp;: on en veut \u00e0 l\u2019\u00c9glise, on en veut \u00e0 Dieu! Faites donc taire ces victimes que l\u2019on a assez entendues. On plaida sans tarder la mis\u00e9ricorde pour les agresseurs, le plus souvent des pr\u00eatres ou des religieux, voire des religieuses, et une part aussi de la\u00efcs actifs dans l\u2019institution. Cependant, pour la premi\u00e8re fois en France, des personnes ayant \u00e9t\u00e9 victimes avaient fait entendre publiquement leurs voix, collectives et singuli\u00e8res, pour r\u00e9clamer justice. Pour beaucoup de clercs malgr\u00e9 tout, la mis\u00e9ricorde semblait devoir l\u2019emporter sur la justice. Les chr\u00e9tiens, au nom de leur foi, n\u2019avaient pas \u00e0 poursuivre devant les tribunaux des agresseurs&nbsp;; plusieurs pr\u00e9lats ou des membres d\u2019une \u00e9lite sociale catholique ne se priv\u00e8rent pas de dispenser ce conseil en forme d\u2019avertissement. Il est toujours habile de passer pour indign\u00e9. Tour de passe-passe qui cachait une faiblesse th\u00e9ologique&nbsp;: ni les d\u00e9clarations r\u00e9centes du Magist\u00e8re, de trois papes aussi diff\u00e9rents que Jean-Paul II, Beno\u00eet XVI et Fran\u00e7ois, ni la tradition th\u00e9ologique, ni les \u00c9critures, ni la raison ne pouvaient justifier que face \u00e0 des crimes et des d\u00e9lits aussi graves, il puisse \u00eatre question de ne pas faire justice, et moins encore d\u2019imposer le silence aux victimes en exigeant d\u2019elles qu\u2019elles renoncent \u00e0 ce qui constitue l\u2019esp\u00e9rance m\u00eame des croyants, la justice de Dieu.<\/p>\n<p>Tant que les plaintes \u00e9taient rest\u00e9es individuelles, dans l\u2019ordre commun des proc\u00e9dures canoniques et civiles, il en avait \u00e9t\u00e9 comme de rien. Des pr\u00eatres avaient \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s ici et l\u00e0 au p\u00e9nal par les tribunaux fran\u00e7ais. Avait-on oubli\u00e9 qu\u2019un \u00e9v\u00eaque avait re\u00e7u une peine avec sursis de trois mois de prison pour non-d\u00e9nonciation? Des sanctions avaient \u00e9t\u00e9 prises. Ce que ces voix nouvelles faisaient entendre, c\u2019est que, en \u00c9glise, comme dans bien d\u2019autres corporations, il \u00e9tait difficile non seulement de faire justice mais de simplement la demander, alors que tout portait \u00e0 croire le contraire, en raison des valeurs \u00e9thiques de l\u2019\u00c9glise, de son droit canonique, et des d\u00e9clarations publiques en faveur de la lutte contre la p\u00e9dophilie. Certes, on \u00e9voquait souvent la prescription des crimes et des d\u00e9lits qui retenait de mettre en route enqu\u00eates eccl\u00e9siales et instructions civiles. Le d\u00e9bat \u00e0 ce sujet \u00e9tait pourtant revenu dans la soci\u00e9t\u00e9. Le d\u00e9lai de prescription s\u2019allongeait en France de dix ans \u00e0 vingt ans en 2004, puis, \u00e0 compter de 2018, \u00e0 30 ans. La perception de la gravit\u00e9 des violences subies par les mineurs, en particulier de moins de 15 ans, se transformait. Leur mati\u00e8re (viol, violence, inceste, exhibition, harc\u00e8lement, diffusion ou enregistrement d\u2019images) a \u00e9t\u00e9 progressivement \u00e9tendue, la version du code p\u00e9nal de 2021 ayant \u00e0 ce titre enregistr\u00e9 les derni\u00e8res \u00e9volutions. De son c\u00f4t\u00e9, selon une chronologie parall\u00e8le, la Conf\u00e9rence des \u00e9v\u00eaques de France signait en 2003 un document qu\u2019elle faisait r\u00e9\u00e9diter en 2010,&nbsp;\u00ab&nbsp;Lutter contre la p\u00e9dophilie&nbsp;\u00bb. On pensait que les mesures concr\u00e8tes suivaient et que la prise de conscience se faisait, tant dans le clerg\u00e9 que chez les fid\u00e8les. Cependant, les affaires qui remontaient \u00e0 la surface commenc\u00e8rent \u00e0 faire appara\u00eetre les dysfonctionnements, pour ne pas dire les complicit\u00e9s, au moins \u00e0 titre moral, d\u2019une hi\u00e9rarchie et d\u2019un clerg\u00e9 \u00e0 qui avaient \u00e9chapp\u00e9, si l\u2019on ose dire, et la gravit\u00e9 des crimes et les transformations de la soci\u00e9t\u00e9. On ne peut qualifier de circonstanciel ce manque de clairvoyance. Les p\u00e9rip\u00e9ties du cas Preynat-Barbarin en t\u00e9moignent. L\u00e0 encore, la concomitance de la chronologie est \u00e9vocatrice. 2002, accession de Philippe Barbarin au si\u00e8ge \u00e9piscopal lyonnais qui, au d\u00e9but des ann\u00e9es 2010, nomme Preynat doyen, alors que trois ans auparavant ce dernier avait reconnu devant son cardinal les faits qui lui \u00e9taient reproch\u00e9s. La discordance de la chronologie frappe: alors que la Conf\u00e9rence annonce donner un tour nouveau \u00e0 la lutte contre la p\u00e9dophilie, une des figures majeures&nbsp;\u2013 et cela a jou\u00e9 dans la m\u00e9diatisation de son cas&nbsp;\u2013 de l\u2019\u00e9piscopat poursuivait une pratique de dissimulation qui avait cours dans l\u2019\u00c9glise depuis les ann\u00e9es 1950. Si l\u2019on revient sur ce cas lyonnais, c\u2019est qu\u2019il fait appara\u00eetre une nouvelle faille entre la soci\u00e9t\u00e9 et l\u2019\u00c9glise. Les mentalit\u00e9s \u00e9taient en train de changer, le droit \u00e9galement, la criminalit\u00e9 envers les enfants apparaissait&nbsp;\u2013 lentement il est vrai&nbsp;\u2013 comme scandaleuse, mais l\u2019\u00c9glise, et en particulier l\u2019\u00c9glise catholique en France, faisait la sourde oreille, tout en proclamant malgr\u00e9 tout sa r\u00e9solution \u00e0 lutter\u2026 En cela, la d\u00e9cision de la CEF et de la CORREF, par la voix de leurs dirigeants, op\u00e9ra un tournant sans pr\u00e9c\u00e9dent, et aux effets \u00e0 l\u2019\u00e9poque que nul sans doute n\u2019avait envisag\u00e9s. L\u2019\u00c9glise de France, comme le soulignerait \u00e0 de nombreuses reprises Jean-Marc Sauv\u00e9, pouvait s\u2019honorer d\u2019avoir ouvert une voie que la Commission nationale sur l\u2019inceste, la CIVISE, allait \u00e0 son tour emprunter. Aucun doute que se firent entendre des voix fortes et sinc\u00e8res dans l\u2019\u00c9glise de France, mais d\u2019autres profitaient des d\u00e9clarations d\u2019intentions pour continuer de dissimuler leur habitude de prot\u00e9ger les agresseurs au d\u00e9triment des victimes pass\u00e9es et \u00e0 venir. Pour Thomas d\u2019Aquin, la&nbsp;\u00ab&nbsp;pr\u00e9tendue mis\u00e9ricorde&nbsp;\u00bb qui s\u2019oppose \u00e0 la justice est un non-sens (<em>stultitia<\/em>) et&nbsp;\u00ab&nbsp;la mis\u00e9ricorde sans la justice est la m\u00e8re de la dissolution&nbsp;\u00bb. La relecture de l\u2019\u0153uvre de Thomas d\u2019Aquin sous cet angle, telle que nous l\u2019offre Nicholas Austin, en ouverture de ce dossier, montre combien la mis\u00e9ricorde, entendue \u00e0 hauteur d\u2019\u00c9vangile, fait justice et ne peut s\u2019opposer \u00e0 elle. La tradition th\u00e9ologique ne peut en rien aider \u00e0 justifier la complaisance et la complicit\u00e9.<\/p>\n<p>Une chose frappe, avec un peu de recul, outre la faute morale pour laquelle les \u00e9v\u00eaques ont d\u00e9j\u00e0 demand\u00e9 pardon une premi\u00e8re fois en 2021 \u00e0 Lourdes: c\u2019est au fond d\u2019avoir manqu\u00e9 aux fondements de leur t\u00e2che pastorale, comme l\u2019avouait alors \u00c9ric de Moulins-Beaufort. En effet, s\u2019il revient aux \u00e9v\u00eaques, et \u00e0 tout pasteur, de lire les&nbsp;\u00ab&nbsp;signes des temps&nbsp;\u00bb afin de mieux prendre soin des croyants, le moins que l\u2019on puisse dire, c\u2019est que nul n\u2019avait vu venir les changements de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise ni not\u00e9 l\u2019\u00e9volution du droit de la protection des mineurs. On peut se demander si m\u00eame avaient \u00e9t\u00e9 entendues les exhortations des papes successifs&nbsp;\u2013 entendues, au sens de comprises et mises en \u0153uvre&nbsp;\u2013 et recueillis les r\u00e9sultats des enqu\u00eates men\u00e9es dans d\u2019autres pays \u00e0 propos des agressions sexuelles en \u00c9glise. Certes, et il faut leur rendre hommage, les th\u00e9ologiennes Marie-Jo Thiel ou Monique Baujard, au Service national Famille et Soci\u00e9t\u00e9 de l\u2019\u00c9glise de France, ou des th\u00e9ologiens, comme le fr. Philippe Lefebvre, o. p.,&nbsp;\u2013 pour n\u2019en citer que quelques-uns des plus d\u00e9termin\u00e9s&nbsp;\u2013, avaient \u00e9tudi\u00e9 et alert\u00e9 sur la gravit\u00e9 de la situation.<\/p>\n<p>Pour s\u2019en tenir \u00e0 ce bref aper\u00e7u historique, il faut rappeler que d\u00e9j\u00e0 Jean-Paul II, deux ans apr\u00e8s son \u00e9lection, avait sonn\u00e9 l\u2019alarme, dans une encyclique de 1980, et d\u00e9nonc\u00e9 la gravit\u00e9 des crimes en question. On se souvient peut-\u00eatre aussi des paroles inattendues de Beno\u00eet XVI, lors de l\u2019ann\u00e9e sacerdotale en 2010, accabl\u00e9 par ces scandales et demandant pardon. Fran\u00e7ois s\u2019est montr\u00e9 r\u00e9solu dans ses affirmations sur ce dossier, d\u00e9cr\u00e9tant des modifications du code, <em>motu proprio <\/em>: c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 d\u2019ailleurs que le b\u00e2t blesse, car comment s\u2019assurer que les d\u00e9cisions prises de sa seule autorit\u00e9 sont relay\u00e9es dans les dioc\u00e8ses du monde entier, pour ne rien dire de ce qui se passe dans les quelques m\u00e8tres qui s\u00e9parent la <em>Casa <\/em><em>Santa Marta <\/em>du Dicast\u00e8re de la Doctrine de la foi o\u00f9 sont instruits, ou pas, ces dossiers? L\u2019affaire Rupnik, o\u00f9 la responsabilit\u00e9 des j\u00e9suites est loin d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 clarifi\u00e9e, en est la lamentable expression. Le cas d\u2019Anatrella montre \u00e9galement, \u00f4 combien, l\u2019inefficacit\u00e9 de bien des mesures canoniques appelant&nbsp;\u00ab&nbsp;au retrait&nbsp;\u00bb, \u00e0&nbsp;\u00ab&nbsp;une vie de p\u00e9nitence&nbsp;\u00bb pour toute sanction. On se prend \u00e0 r\u00eaver parfois que la Garde Suisse puisse servir \u00e0 autre chose qu\u2019au d\u00e9corum bariol\u00e9 de la basilique Saint Pierre et \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 du Souverain Pontife. Dans les m\u00eames ann\u00e9es encore, des journalistes et des commissions ind\u00e9pendantes en Am\u00e9rique du Nord, en Irlande, en Allemagne, en Belgique, pour s\u2019en tenir \u00e0 ces aires qui ont \u00e9t\u00e9 largement port\u00e9es \u00e0 la connaissance de tous, avaient r\u00e9v\u00e9l\u00e9 l\u2019ampleur des agressions et, non pas l\u2019\u00ab&nbsp;absence&nbsp;\u00bb de traitement des coupables, mais bien leur dissimulation r\u00e9guli\u00e8re et constante par l\u2019institution eccl\u00e9siale. L\u2019affaire dite du <em>Boston Globe<\/em>, du nom du journal du Massachussetts, suivit, une fois encore, la m\u00eame chronologie. 2002, premiers titres du journal sur l\u2019am- pleur, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des \u00c9tats-Unis, des d\u00e9placements de pr\u00eatres criminels d\u2019un dioc\u00e8se \u00e0 l\u2019autre, d\u00e9mission du Cardinal Law de Boston, accept\u00e9e par Jean-Paul II. 2011, le nouvel archev\u00eaque surprend en rendant publique une liste de pr\u00e8s de 160 noms de pr\u00eatres p\u00e9dophiles vivant dans son seul dioc\u00e8se. Sans doute les pertes financi\u00e8res de ces dioc\u00e8ses, li\u00e9es au syst\u00e8me judiciaire am\u00e9ricain, n\u2019ont pas incit\u00e9 d\u2019autres conf\u00e9rences \u00e9piscopales \u00e0 se mettre sur la voie co\u00fbteuse de la justice et de la v\u00e9rit\u00e9, pourtant au c\u0153ur de l\u2019\u00c9vangile. La mis\u00e9ricorde qui se contente de la compassion et n\u2019agit pas, n\u2019est pas chr\u00e9tienne, d\u00e9clarait encore Thomas d\u2019Aquin. L\u2019\u00c9vangile proclame-t-il autre chose? Bref, la scansion dramatique de cette m\u00eame chronologie, au plan p\u00e9nal, eccl\u00e9sial, et m\u00e9diatique fait voir que s\u2019\u00e9tait mise en place de longue date une forme de r\u00e9sistance eccl\u00e9siale \u00e0 la poursuite judiciaire et canonique des coupables. De quoi cette surdit\u00e9 aux exhortations pontificales est-elle r\u00e9v\u00e9latrice, surtout quand les papes eux-m\u00eames et les conf\u00e9rences \u00e9piscopales qui relaient ces d\u00e9clarations sont pris en d\u00e9faut de justice et de v\u00e9rit\u00e9&nbsp;?<\/p>\n<p>Le rapport de la CIASE a propos\u00e9 une explication en parlant d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne syst\u00e9mique. On se demande ce qui a bien pu emp\u00eacher des intellectuels de comprendre ce dont il s\u2019agissait, le rapport \u00e9tant suffisamment pr\u00e9cis. (Chacun pourra se reporter \u00e0 la section 2 de la IIIe partie du rapport de la CIASE, toujours disponible en ligne, aux&nbsp;\u00a71129-1130, en particulier, p. 400. Les bases d\u2019un d\u00e9bat ne sont saines que lorsque le point de vue que l\u2019on conteste est respect\u00e9. On entre sinon dans la voie de la pol\u00e9mique bien ind\u00e9cente quand il s\u2019agit d\u2019\u00e9valuer ce qui met en p\u00e9ril la vie d\u2019autrui). Ajoutons d\u2019ailleurs qu\u2019en appeler au caract\u00e8re syst\u00e9mique des agressions eccl\u00e9siales permet de ne pas faire porter sur un seul l\u2019explication d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne de grande ampleur. En ce sens, la d\u00e9marche rel\u00e8ve de la mis\u00e9ricorde et de la justice. Il est trop simple, et cruel, de d\u00e9signer le coupable comme un mouton noir, en criant&nbsp;\u00ab&nbsp;haro&nbsp;\u00bb sur le p\u00e9docriminel. La notion de syst\u00e9mique a le m\u00e9rite d\u2019engager sur la voie d\u2019une explication dont les conclusions rejoignent les aspirations de l\u2019\u00c9vangile. Elle permet en effet de maintenir l\u2019imputation juridique d\u2019un acte \u00e0 son auteur tout en mettant en lumi\u00e8re les dimensions collectives qui permettent sa commission et sa r\u00e9p\u00e9tition. J\u00e9sus s\u2019adresse \u00e0 la Samaritaine comme \u00e0 la foule afin de rendre un jugement juste et mis\u00e9ricordieux. Ce n\u2019est pas le moindre des m\u00e9rites de la CIASE, et de sa singularit\u00e9 par rapport aux enqu\u00eates pr\u00e9c\u00e9dentes, de montrer que les crimes et les d\u00e9lits r\u00e9p\u00e9t\u00e9s \u00e0 grande \u00e9chelle impliquaient que les d\u00e9cideurs en aient \u00e9t\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre inform\u00e9s, qu\u2019ils aient eu connaissance des risques, et qu\u2019ils dressassent des obstacles pour pr\u00e9venir ces risques. Sur ces trois niveaux, l\u2019\u00c9glise a failli, comme l\u2019ont reconnu les \u00e9v\u00eaques en novembre 2021 et comme l\u2019a r\u00e9affirm\u00e9 dans une tribune \u00e0 <em>La Croix <\/em>quelques semaines plus tard le pr\u00e9sident de la conf\u00e9rence des \u00e9v\u00eaques. Certains nous ont sembl\u00e9 ensuite avoir \u00e9t\u00e9 pris de remords face \u00e0 leur confession\u2026 Les premi\u00e8res mesures prises depuis 2021 laissent entrevoir des progr\u00e8s, mais les scandales \u00e0 r\u00e9p\u00e9ti-tion, les r\u00e9sistances et les demi-mesures, tout comme la persistance de dissimulations, font peser sur ce dossier une ombre qui rend illusoire un trop prompt satisfecit.<\/p>\n<p>Surpris par l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 th\u00e9ologique de bien des d\u00e9clarations et alert\u00e9 par la peine que des fid\u00e8les exprimaient \u00e0 comprendre comment se nouait l\u2019exigence de justice \u00e0 l\u2019appel au pardon, le comit\u00e9 de r\u00e9daction n\u2019a retenu qu\u2019une question des multiples probl\u00e8mes pos\u00e9s par les agressions et les ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019emprise en \u00c9glise. Comment articuler justice et pardon? La r\u00e9ponse est simple, en son principe, si l\u2019on admet, avec Thomas d\u2019Aquin, que l\u2019une et l\u2019autre trouvent leur source dans la mis\u00e9ricorde de Dieu qu\u2019aucun humain ne peut, sans pr\u00e9somption, pr\u00e9tendre atteindre. Agir avec compassion temp\u00e8re alors le risque d\u2019un pardon frelat\u00e9 qui ferait fi de la justice ou ignorerait ses propres limites. Le mal est en effet d\u00e9cr\u00e9ation sur laquelle Dieu seul peut agir. C\u2019est \u00e0 ce parcours que le premier article de Nicholas Austin, j\u00e9suite de la facult\u00e9 de th\u00e9ologie de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Oxford, nous invite tout en appelant \u00e0 poursuivre la r\u00e9flexion sur un autre plan. En effet, les ambigu\u00eft\u00e9s de la notion, et de la pratique, du pardon ne sont pas pour autant r\u00e9solues par l\u2019appel \u00e0 la mis\u00e9ricorde. Dan Arbib, professeur de philosophie \u00e0 l\u2019ENS \u00e0 Paris, les examine sous quatre angles, arrachant le pardon de l\u2019imp\u00e9ratif moralisateur pour l\u2019envisager \u00e0 hauteur ontologique et faire r\u00e9sonner ce que le pardon comme gr\u00e2ce exige de penser. La force de ces deux premiers articles sp\u00e9culatifs tient en ce que jamais ils ne perdent de vue la noirceur des agressions et la mis\u00e8re de ceux qui les subissent ou les commettent. Sans fascination, ils approchent de la r\u00e9alit\u00e9 du mal qui donne le vertige.<\/p>\n<p>Il faut ici saluer la contribution d\u2019Anne Danion-Grilliat, professeur de p\u00e9dopsychiatrie de l\u2019Universit\u00e9 de Strasbourg, d\u2019avoir su traiter sans fard pour les lecteurs non comp\u00e9tents que nous sommes des aspects cliniques de l\u2019irr\u00e9parable en mati\u00e8re d\u2019agressions sexuelles sur des enfants. L\u00e0 non plus, pas plus les victimes que les agresseurs n\u2019ont \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9s. Apr\u00e8s le rappel de faits et de chiffres, la pr\u00e9sentation succincte des cons\u00e9quences et des s\u00e9quelles des agressions est accablante, selon les mots m\u00eames d\u2019une femme qui a pass\u00e9 sa vie \u00e0 \u00e9couter et \u00e0 prendre soin des uns comme des autres. On soulignera en particulier les r\u00e9flexions finales sur les possibilit\u00e9s pour les victimes de gu\u00e9rir&nbsp;\u2013 notion souvent bien confuse dans le milieu chr\u00e9tien&nbsp;\u2013 et sur la pr\u00e9vention des r\u00e9cidives. Par contraste, l\u2019article suivant, confi\u00e9 \u00e0 Olivier Echapp\u00e9, professeur de droit canon \u00e0 l\u2019ICP et conseiller \u00e0 la Cour de Cassation, s\u2019int\u00e9resse, \u00e0 notre demande, aux peines et p\u00e9nitences dans le code de droit canonique. En retra\u00e7ant le durcissement du droit canonique depuis 2002 mais aussi les nombreux r\u00e9ajustements dans l\u2019urgence provoqu\u00e9e par la multiplication des r\u00e9v\u00e9lations d\u2019agressions, l\u2019auteur fait entendre non seulement les fondements de ce droit et son fonctionnement, mais aussi son inefficacit\u00e9 partielle. L\u2019article laisse ouverte l\u2019interrogation sur le principe m\u00eame qui organise ce droit, en particulier dans les mati\u00e8res d\u2019agressions sexuelles, si, comme le pr\u00e9sente l\u2019auteur, il s\u2019agit de d\u00e9fendre l\u2019\u00c9glise comme institution de salut et de pr\u00e9server la r\u00e9putation du sacrement de l\u2019ordre (et non celle des agresseurs, il faut le pr\u00e9ciser). Ne pourrait-on lire ici, au rebours de ce que sugg\u00e8re l\u2019auteur, une preuve de la syst\u00e9micit\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9e par la CIASE&nbsp;? Il n\u2019est pas d\u2019abord question dans le Code, selon notre auteur, d\u2019assurer le droit des victimes \u00e0 la justice, ni de fournir aux coupables une protection juridique, mais pour une institution de prot\u00e9ger sa fin. Cette vue n\u2019engage que le lecteur que je suis de ce dossier. Afin de poursuivre l\u2019approfondissement de la r\u00e9flexion th\u00e9ologique sur l\u2019articulation du pardon \u00e0 la justice, et sur la pr\u00e9\u00e9minence accord\u00e9e au pardon, il fallait revenir \u00e0 un examen des \u00c9critures. La t\u00e2che \u00e9tant trop vaste, C\u00e9line Rohmer, de l\u2019IPT-Montpellier, a choisi avec acuit\u00e9 de s\u2019atteler \u00e0 clarifier dans l\u2019\u00c9vangile de Matthieu la compr\u00e9hension du pardon qu\u2019il en donne, non sans la rapprocher de celle de Paul. L\u2019article renoue, en quelque sorte, avec les premiers articles du dossier, laissant ouverte la complexit\u00e9 du pardon \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019un impardonnable. D\u00e8s lors, c\u2019est bien la vertu d\u2019esp\u00e9rance que viennent mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la gravit\u00e9 des agressions, leurs cons\u00e9quences irr\u00e9parables, les failles du droit canon et l\u2019aporie d\u2019un pardon qui ne r\u00e9concilierait justice et mis\u00e9ricorde que dans les mains de Dieu. Conclure ainsi serait encore n\u00e9gliger une dimension importante de la tradition, biblique et th\u00e9ologique, connue sous le nom de&nbsp;\u00ab&nbsp;col\u00e8re de Dieu&nbsp;\u00bb. C\u2019est Michel F\u00e9dou, professeur de th\u00e9ologie au Centre S\u00e8vres, qui a bien voulu traiter de ce sujet, un peu d\u00e9sert\u00e9 \u00e0 tort aujourd\u2019hui par les th\u00e9ologiens. En mettant en \u00e9vidence le drame qui se joue dans l\u2019histoire du salut, dont l\u2019impuissance de l\u2019\u00c9glise \u00e0 prot\u00e9ger les enfants et \u00e0 \u00e9carter leurs agresseurs en serait un des versants les plus tragiques, la col\u00e8re de Dieu permet de r\u00e9inscrire l\u2019exercice du pardon sous le signe de la fin des temps. Dit autrement, il y aurait pr\u00e9somption et errance de la foi \u00e0 confondre le temps dans lequel nous sommes, et notre capacit\u00e9 \u00e0 pardonner de mani\u00e8re juste, avec la fin des temps o\u00f9 appara\u00eetra dans le jugement dernier la mis\u00e9ricorde de Dieu en laquelle nous esp\u00e9rons. En ce sens, le dossier aurait demand\u00e9 \u00e0 \u00eatre poursuivi sur le double versant sacramentel et eccl\u00e9siologique&nbsp;: en quoi la c\u00e9l\u00e9bration sacramentelle du pardon ne fait-elle pas n\u00e9cessairement justice aujourd\u2019hui mais en rend-elle possible d\u00e8s maintenant l\u2019esp\u00e9rance, si tant est que l\u2019institution eccl\u00e9siale la rende cr\u00e9dible, en vertu de l\u2019exigence de la mis\u00e9ricorde de n\u2019\u00eatre pas seulement compatissante mais active et juste? Par ailleurs, comment certaines eccl\u00e9siologies \u00e9crasent-elles le pr\u00e9sent historique sur la fin des temps, faisant prendre pour r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue ce que l\u2019\u00c9glise annonce et ne met en \u0153uvre que partiellement, en raison de la diff\u00e9rence toujours plus grande entre le Cr\u00e9ateur et la cr\u00e9ature, \u00e9cart que le sacrement de l\u2019ordre ne vient en aucun cas combler? La crise des agressions sexuelles et des emprises en \u00c9glise appelle \u00e0 d\u00e9saturer l\u2019eccl\u00e9siologie, pour ainsi dire, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 repenser la r\u00e9alit\u00e9 de son organisation \u00e0 partir de notre situation historique et p\u00e9cheresse, qu\u2019aucun sacrement ni moins encore aucun \u00e9tat de vie ne vient dispenser de l\u2019esp\u00e9rance en la mis\u00e9ricorde que Dieu seul accomplit en toute justice. La r\u00e9flexion n\u2019est pas finie.<\/p>\n<p>Avant d\u2019ouvrir ce dossier, actualit\u00e9 eccl\u00e9siale oblige, nous sommes heureux de publier une chronique th\u00e9ologique du Synode sur la synodalit\u00e9 sign\u00e9e de Christoph Theobald, expert au synode. Nous le remercions d\u2019avoir pu en de si brefs d\u00e9lais fournir ainsi une synth\u00e8se critique de la premi\u00e8re session.<\/p>\n<p>On retrouvera en fin de volume le bulletin cor\u00e9dig\u00e9 par Sophie Ramond, de l\u2019ICP, et Patrick Pouchelle, du Centre S\u00e8vres, qui s\u2019attelle \u00e0 proposer une revue critique de la litt\u00e9rature sapientielle et des autres \u00e9crits, puis l\u2019annonce du prochain colloque des <em>RSR <\/em>en novembre 2024 \u00e0 Paris, consacr\u00e9 aux relations entre th\u00e9ologie et sciences sociales. D\u2019autres informations suivront.<\/p>\n<p>C\u2019est dans l\u2019esp\u00e9rance qu\u2019au seuil de cette ann\u00e9e les membres du comit\u00e9 de r\u00e9daction des <em>RSR<\/em>, H\u00e9l\u00e8ne Sallard, notre secr\u00e9taire de r\u00e9daction, et moi-m\u00eame vous pr\u00e9sentons nos meilleurs v\u0153ux.<\/p>\n<p>Voir aussi&nbsp;: <a href=\"https:\/\/www.rcf.fr\/culture\/1617?episode=443109\">\u00c9mission RCF Belgique \u00e0 propos du num\u00e9ro <\/a><\/p>\n<div id=\"ConnectiveDocSignExtentionInstalled\" data-extension-version=\"1.0.4\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le scandale des agressions sexuelles et des emprises commises en \u00c9glise a vite mis au-devant de la sc\u00e8ne la question de la mis\u00e9ricorde et de la justice. C\u2019est \u00e0 cette question proprement th\u00e9ologique que ce dossier s\u2019attache. Il en va de notre foi en Dieu, et de la v\u00e9rit\u00e9 de notre confession, que d\u2019entrer dans une attitude juste et mis\u00e9ricordieuse envers les victimes, les fid\u00e8les, clercs ou la\u00efcs, et les agresseurs, dont, pour le droit civil, bon nombre de leurs actes rel\u00e8vent de la criminalit\u00e9. Dis-moi quelle est ta justice, et je te dirai quel est ton Dieu. Le comit\u00e9 de r\u00e9daction n\u2019a pas souhait\u00e9 revenir sur l\u2019analyse des causes, les mesures \u00e0 prendre, les r\u00e9formes \u00e0 entreprendre. Cela a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bien fait par d\u2019autres plus qualifi\u00e9s. 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